Avoir la “baraka”

 

Mémoire, complots, souvenirs… une histoire, l’Histoire ?

Je ne me suis jamais intéressée à la politique marocaine je suis pourtant allée souvent dans ce pays, les premières fois en 68 et 70. En revanche, j’ai – en pointillé – quelques vagues souvenirs que les hasards de la vie vont m’aider à relier.

En 68/70 la chance a voulu que je rencontre une bande de jeunes et séduisants Marocains, des privilégiés appartenant probablement à l’aristocratie marocaine et dont je tairai les noms car ils sont devenus puissants aujourd’hui. Ils avaient tous étudié à Paris Au cours d’un dîner à Casa, dans l’appartement de l’un d’eux, la conversation tourne autour du roi. Tout à coup, signaux muets mais impératifs pour faire silence. Comme je marque de la surprise. « Il y a des espions partout. Même ici, dans cet appartement de Casa, il ne serait pas étonnant qu’il y ait des micros planqués. » Une jeunesse dorée mais espionnée !

Peu de temps après, des événements terribles marquent l’actualité marocaine.

1971. Coup d’état raté visant à renverser la royauté et massacre de Skhirat, une des résidences du roi Hassan II. Le roi n’est pas touché.

1972 Complot des aviateurs avec à leur tête le général Oufkir. L’avion du roi est détourné mais il échappe à la mort. Tous les journaux parlent de la « baraka » du roi.

Des décennies ont passé. Mes souvenirs se sont estompés, classés dans quelque recoin de ma mémoire. Il y a trois semaines, Je décide de partir à Chefchaouen pour faire de la photo. J’en parle avec un chauffeur de taxi parisien, originaire du Maroc. « Chefchaouen ? » s’étonne-t-il. « Cette région a été longtemps oubliée – volontairement,  sur le plan touristique, infrastructures etc. – par le gouvernement et le roi. Une revanche » Passionnée, je demande vite des explications. « Ben, à cause des complots contre Hassan II. Oufkir avec ses généraux dont certains étaient Rifains, de Chefchaouen. Alors Punition. ».

Les souvenirs lentement refont surface et puis j’oublie à nouveau .

Chefchaouen. Les Rifains. Photos. Retour à Paris. J’arrive en Bretagne, une petite ville avec une vraie librairie. Je touche des couvertures et j’achète : « Jour de silence à Tanger » de Tahar Ben Jelloun et « Tazmamart, Cellule 10 » de Ahmed Marzouki. (officier qui se trouvait à Skhirat en 1971)  Je lis la 4è de couverture : « Au début des années 70, après une double tentative de coup d’état, 58 officiers et sous-officiers, impliqués – parfois à leur corps défendant – sont conduits en plein désert pour être enfermés à Tazmamart. Débute un calvaire inimaginable fait de violences et de tortures. 18 ans dans un bagne dont les autorités marocaines, prétendirent longtemps qu’il n’existait pas. »  Un enfer de 18 ans pour des officiers et sous-officiers dont beaucoup ne savaient pas dans quels coups les entraînaient les généraux Medbouh pour Skhirat en 1971 et Oufkir pour le coup d’état dans le ciel marocain en 1972.

La mémoire fonctionne ainsi : elle range des souvenirs dans des cases, les oublie parfois, et puis au détour d’une course en taxi, d’un voyage-photos et d’une découverte dans une librairie… tout se relie d’un coup jusqu’à reconstituer une histoire. L’Histoire.

« Baraka de l’arabe ( بارك ), signifie abondance d’Allah. Dans le langage courant, elle signifie l’abondance dans l’argent, les biens, la famille et toutes autres choses qui est en rapport avec le bien. Avoir la baraka signifie avoir de la chance. »

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