Vivre sans exister

Apprendre à vivre sans exister

(En souvenir ému de Xavério qui un jour, alors que je le croisais dans un troqué à Mae Sariang me demanda : “tu es libre, tu parles anglais, tu veux venir nous aider ? Je réfléchissais une nuit,  sachant que je devrais vivre dans des conditions spartiates et j’acceptais. Cet extrait est celui de mon “roman” “Là où s’arrêtent les frontières” mais certains extraits sont la description absolue de la réalité. Et Malee c’était mon surnom thaïlandais)

« Malee se laissait portée par le charme étrange et primaire de cette soirée avec des Karens qui lui semblaient venus d’autres planètes appelées état karenni ou état karen, des états si proches géographiquement et pourtant quasiment inatteignables, sorte de « pays interdits » comme l’était autrefois la cité du même nom en Chine. Pays que Xaverio décrivait sobrement, poussé par les questions de Malee : électricité intermittente, pistes en mauvais état, vie coupée du monde extérieur, misère morale proche de celle que connaissent les détenus dans un univers carcéral. Il n’y avait ni colère ni rancœur dans le ton de Xaverio, même lorsqu’il évoquait les extorsions auxquelles ils étaient en permanence soumis, par l’armée d’un côté, par les différentes polices de l’autre. Il fallait toujours payer, que ce soit pour quitter le pays sans être dénoncé, que ce soit pour rentrer dans un autre, et puis payer encore pour avoir le droit d’y rester. Un droit soumis au bon vouloir de quelques policiers, jamais les mêmes. Chacun voulait sa part de gâteau. La cupidité était un point commun aux hommes des deux bords. C’était à ce prix seulement qu’ils pouvaient vivre momentanément sur le sol thaïlandais. Xaverio partait parfois à la rencontre de nouveaux compagnons, candidats au passage de frontière, ou en raccompagnait d’autres. Il connaissait le chemin et les filières. Des conditions de vie qu’il appréhendait avec un apparent détachement et une profonde gravité. Une routine dont le danger était la norme. Vivre au jour le jour, c’était encore vivre.

– Quand on a faim on ne pense qu’à manger. C’est seulement lorsqu’on est rassasiés qu’on peut échafauder des projets d’avenir. Nous n’en sommes pas encore à ce stade. Notre faim à nous est subjective. Nous avons faim d’apprendre tout ce dont nous sommes privés et particulièrement l’anglais, cette langue qui abolit les frontières, sorte de passeport qui ouvre les portes d’un autre monde dont nous sommes en permanence coupés. Pour construire et renforcer la résistance ailleurs : en Norvège, en Suède ou aux Etats-Unis. Parce qu’ici, la lutte est perdue d’avance. Un peuple ne peut plus se battre après soixante ans de guérillas incessantes. Sans réelle victoire, il a perdu ses objectifs. Il faut aussi tenir compte de tous ceux qui sont nés dans les camps et qui ne connaissent rien du pays de leurs ancêtres ; ils n’ont vécu que l’enfermement sous l’œil vigilant des gardiens thaïlandais. Si dans la jungle nos combattants sautent parfois sur des mines, les privant de leurs jambes, dans les camps, les réfugiés ont bien des bras et des jambes, mais ils ne peuvent s’en servir. Ils sont amputés eux aussi. Alors quelle différence entre ce côté des grilles ou l’autre côté ? Ils ne connaissent même pas leur ennemi, celui qui a opprimé leurs parents et leurs grands-parents depuis des générations. Ils n’ont entendu que les récits de ces derniers lorsqu’ils étaient encore en vie. Nous sommes un peuple condamné à disparaître nous, les karens.  Génocide est un mot que nous avons appris dans une autre langue que la nôtre. Tu comprends maintenant pourquoi c’est important pour nous de maîtriser cette langue ? La junte birmane veut notre extermination totale, celle de notre culture, de notre langue, de notre religion.  Elle veut nous rayer à jamais de la carte, pour s’emparer de nos terres, de nos biens, des richesses de notre sous-sol. Pour elle-même ou pour les revendre aux chinois.

Xaverio parlait d’un ton monocorde et à voix basse, avec une douceur déconcertante. Etait-ce l’habitude prise là-bas, pour ne pas être entendu de ceux qui les espionnaient en permanence, prêts à les dénoncer à la moindre incartade de pensée, de révolte ou de résistance ? Élever la voix risquait simplement d’attirer l’attention sur eux, sur le seul fait d’exister. Et dans ce contexte maléfique il valait mieux se fondre sous la chape de plomb du silence, de l’anonymat, de la non-existence. Apprendre à vivre sans exister ».

Xavério responsable du groupe de Karen ayant trouvé momentanément refuge à Mae Sariang en Thaïlande, afin de pouvoir étudier l’anglais. Il devait m’inviter à son mariage dans l’état Karenni dont il était originaire. Et puis il a disparu, pourchassé par l’armée birmane

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