femme en bleu

Une femme en bleu

La Thaïlande… Du sourire au larmes (note de l’auteur)

Le soir de ses 18 ans, alors que ses parents l’attendent pour un dîner d’anniversaire, AMATA s’envole- en douce – vers la Thaïlande, son pays d’origine.

Née sur la branche d’un arbre dont elle ne sait rien, amputée d’une partie de son histoire, elle se sent « bancale », même au sein d’une famille aimante mais non dépourvue de problèmes.
Alors elle « vole » (comme dans la chanson de Sardou), pour retrouver sa mère biologique, « pour savoir si elle a pleuré en m’abandonnant à l’orphelinat, pour savoir ce que j’aurais pu être si j’étais restée là-bas ».
« Là-bas » : l’Isan, le nord-est de la Thaïlande, un pays dans le pays : celui qui attend les pluies de mousson pour ses rizières en opposition à sa capitale Bangkok qui, elle, les redoute à cause des embouteillages. L’Isan où les pauvres doivent se vendre parfois pour survivre, où la prostitution est nécessité.
« Ne t’attends pas à une rencontre émouvante faite d’élans et de curiosités ou d’envies de remplir ce grand vide de plusieurs années entre vous » glisse un étrange personnage mi-fille mi-garçon à Amata.
L’adolescente ne résoudra pas l’énigme de sa naissance « Certaines énigmes sont plus dérangeantes que l’insignifiante réalité » écrit-elle à Shanti, jeune indien adopté comme elle. « J’emporterai de ma mère, cette émotion définitive qui m’aidera à rester toujours forte à l’avenir ».
Au pays des sourires et des extrêmes – le pays de ses ancêtres – Amata apprendra qu’ici, « le rire conduit presque toujours aux larmes » : YIM THANG NAM TAA ((Sourire, chemin, eau, œil)

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Article de François Jouffa  journaliste télé, radio, ethnomusicologue
J’écris (ou, plutôt, je tape) en italique comme dans les e-mails de Amata à Shanti. D’ailleurs, ces missives envoyées électroniquement sont bien rédigées, laissant présager un bel avenir d’auteure pour Amata; mais serait-elle aussi un deuxième double de Michèle jeune en devenir qui serait également Claire en redevenir ?
 
Moi, j’écris toujours -ici, encore- avec un stylo bille bravant encore l’interdiction qui nous était faîte au lycée quand on devait obligatoirement rédiger les disserts au stylo encre. J’écris sur le verso de feuilles de papier A4 usagées, le recto ayant déjà été utilisé par mon imprimante. Ton tapuscrit, envoyé par la poste par ton éditeur, 291 pages retournées, me servira plus tard de brouillon pour d’autres articles ou bouquins. Pourquoi raconter, maintenant, ma façon de travailler à l’ancienne ? Parce que ton roman (récit) est un double voyage dans l’espace et dans le temps. Dans l’espace, vers l’Asie qui fut notre premier fantasme de grands voyageurs, d’une époque “on the road” sans Carte bleue, sans Smartphone, ni borne ATM (Automated Teller Machine ou cash machine), sans tweet ni même télex puis fax, où on avait en mémoire nos lectures enfantines des Mille et une nuits avant le Platon à la pensée très orientale puis l’immersion dans le Ramayana hindouiste. Dans le temps, car, finalement, ton histoire tourne autour de l’âge des héros, de Sacha, le père aux origines juives polonaises (déjà, un espace-temps) qui gravite plus dans une relativité “einsteinienne” cinématographique à la “Interstellar” qu’au bras de sa fille Amata et qu’entre les jambes de son épouse Claire, laquelle évolue dans un “Retour vers le futur”, le lot des comédiennes atteignant la quarantaine. Et, surtout, de la jeune mais grave vie d’Amata (Gunthima, Amnuay, Anh-Mai ?) qui passe deux fois d’un continent à l’autre, des tendresses d’une grand-mère (“yaï”) à l’autre (Linh, une Viet Kieu ayant connu aussi ces traversées galactiques à-travers les cultures). 
 
Michèle, nous venons de renouer, grâce à Facebook, trente ans après notre première rencontre dans un bureau-cellule de la Maison de la radio. Mariée à un homme lettré et influant, donc intouchable (pas dans le sens hindou) pour le jeune coq séducteur que j’étais, nous avions vite sauté le sujet professionnel de notre rendez-vous (tu souhaitais devenir Fipette, idée saugrenue pour une jeune femme multi talentueuse et tu as prouvé depuis que tu méritais mieux que de vivre un casque sur les oreilles pour susurrer sensuellement des informations sur la circulation parisienne), pour se plonger dans un dialogue sur nos passions : la musique, plus rock que pop, les voyages au lointain (tu avais beaucoup transhumé avec tes jeunes enfants) et le thème (t’aime) de l’adoption et de nos “deux couleurs” chéries.
 
Depuis peu, je suis un des followers -presque quotidien- de ton blog en direct de Chiang Mai sur Internet. Tu as le courage de dénoncer, contrairement aux autres expats, les liberticides militaires qui ont pris le pouvoir, après les incessants affrontements sanglants entre Chemises jaunes et rouges. Ce qui pourrait te voir jeter en prison, malgré la protection de ton beau compagnon, retraité mais toujours gradé. J’ai aussi aimé suivre, grâce à toi, le déroulement de “l’affaire de Koh Tao”, cette île paradisiaque où un couple de touristes anglais a trouvé la mort, une nuit sur une plage, à coups de binette, la jeune fille violée, le jeune homme noyé. Et, alors que tous les observateurs “farangs” pointent du doigt le neveu d’un notable, sorte de préfet de région, comment deux boucs-émissaires, des étrangers comme toujours, ont été torturés à l’eau bouillante pour avouer ces crimes. Des travailleurs birmans sans papiers. Tous ces anciens pays pauvres, en s’enrichissant, ont leurs émigrés. Sur ces îles, les touristes ne savent pas que ces “jaunes” qui les entourent ne sont plus thaïs : vendeuses népalaises, serveurs birmans. De même en Corée, je viens de le constater dans le film “A girl at my door” d’une réalisatrice July “quelque chose”, alors que les Coréens, qui étaient les Nords d’Af des Japonais, ont maintenant leurs pêcheurs et ouvriers pakistanais et bengalis terrorisés parce que exploités et martyrisés. 
Corée ? Thaïlande ? Pourquoi évoquer ces deux pays d’Asie à propos de ton titre “Une femme en bleu” (blues) ? Parce que ta fille fut thaïe et que la mienne (la nôtre, à Sylvie et moi) fut coréenne. Et parce que tu m’as demandé d’y voir des similitudes. C’est difficile de schématiser car toutes les petites filles aux yeux bridés n’ont pas le même passé, le même présent, ni la même personnalité. Et ce serait du racisme au premier degré de généraliser. Ainsi, nous qui connaissons l’histoire de la musique pop (ulaire), nous savons bien que tous les Noirs n’ont pas le rythme dans le sang (j’en connais un, bien sympa, qui joue mieux de la raquette que de la guitare). Et, dans la querelle de l’inné et de l’acquis, notre expérience familiale prouve que l’éducation européenne a submergé les traces des gènes. Tu le formules dans la bouche d’Amata : “(je suis) d’avantage la fille de Claire, ma mère adoptive, que celle de Noï, ma mère biologique”. Plus fille de sa terre d’accueil que de la terre sur laquelle elle est née. Et, découvrant son pays de naissance, ta fille (de papier) comme la mienne “se savait comme eux, mais n’était pas perçue comme telle”.
 
Flashback. En Thaïlande, justement. Amata avait suivi ses parents à Phuket, dans un luxe touristique bien éloigné de la réalité sociale vécue par ses ancêtres. Nous, nous étions à Koh Samui, dans les années 1980, quand l’île était encore recouverte d’une jungle de cocotiers, qu’il n’y avait qu’un seul restaurant à Chaweng Beach (juré !), et que l’hôtesse de l’air de la Bangkok Airways venait nous avertir personnellement sur la plage que le minuscule avion à hélice allait bientôt décoller et qu’il fallait faire nos sacs. Là, voyant évoluer une gamine japonaise qui jouait avec son papa tatoué comme un yakuza et une mère belle et blanche comme une geisha, notre fille Susie, 11 ans, se referma comme une huître. Il nous a fallu trois jours, en la secouant, pour qu’elle avoue à Sylvie : “Tu vas trouver ça idiot, mais j’aimerais retrouver mes vrais parents”. Les VRAIS ? Un tsunami s’est abattu sur nos têtes en noyant nos cœurs. S’ensuivit un torrent de paroles avec des arguments, dans le désordre, sur les différentes sortes de vrais parents, et on ne parlait pas encore vraiment de mère porteuse possible. Bref, on s’efforçait de donner un sens à l’amour partagé, donné et reçu. L’Amour avec un grand A ! Jusqu’à ce qu’on se retrouve, des années plus tard, après plein de péripéties, devant sa mère biologique. 
Si tes personnages de parents sont restés à Paris pendant que leur fille (juste majeure comme la nôtre) partait, seule, vers cette recherche de racines, nous, on y était en famille. Elle y tenait. Si Amata s’évanouit plusieurs fois, notre fille, elle, a eu une poussée impressionnante d’acné juvénile (pour la première fois de sa vie, et à 20 ans). Si l’astronome et l’actrice vaquent, confiants en la destinée de leur fille, à leurs occupations mondaines, moi, j’étais plus nerveux qu’un cocaïnomane et Sylvie criait la nuit en dormant de peur de perdre sa petite chérie. Les retrouvailles m’avaient semblé si rapidement organisées par l’orphelinat du Holt Children Services de Séoul, que j’avais douté de l’authenticité de cette mère biologique qu’on allait nous présenter. J’avais prévu de lui subtiliser un cheveu pour procéder à un test ADN. De crainte d’être victime d’une arnaque. Mais, en la voyant, pas besoin, c’était la même, aussi jolie, avec vingt ans de plus que “notre fille”, copiée-collée. “Sur le haut de sa pommette, un minuscule grain de beauté, le même que le mien”, écrit Amata.
 
D’autres similitudes entre les deux histoires (très privées) m’ont touché à la lecture de ton récit, forcément biographique. Ainsi, la fête au village de la grand-mère d’Amata, autour de bouteilles de bière Chang et Singha, font résonnance au déjeuner arrosé auquel nous avions convié tous les voisins de la cabane où avait été élevé le bébé Jung-hee (future Susie). Cette baraque, dans une ruelle genre hutong chinois, subsistait miraculeusement entre les gratte-ciel de sa ville de naissance, Daejon, comme si on l’avait attendue avant de détruire les vestiges d’un passé misérable pour le recouvrir de la modernité arrogante du Petit dragon devenu grand. Et aussi cette photo de ton bébé dénichée dans la cabane sur pilotis de sa grand-mère, qui fait écho à celle de notre bébé découverte dans un album renfermant des dizaines d’autres images d’orphelins, rangé dans l’unique armoire d’une maison-pagode traditionnelle d’une rue moderne de la banlieue de Séoul, domicile de la nourrice Jung-soon. 
 
Tout le reste, avant et après, appartient à notre vie privée. Pudeur …
 
Les cabanes-baraques ont disparu. Nos filles ont grandi, évolué, étudié, mûri. Elles sont plus tournées vers le futur que vers le passé. Restent des images pour nous, pas encore numériques. Une petite fille au regard triste sur une photo d’identité noir et blanc, avec un numéro d’immatriculation écrit sur une mini pancarte ficelée autour de son cou. Comme pour une criminelle wanted. Et deux photos en couleurs que j’avais prises à l’orphelinat pendant la première rencontre.
 
– Papa, on n’est pas à l’émission “Perdu de vue”. 
 
– Tu seras contente, plus tard, de voir ce document.
 
Sur cette photo-là, entre sa mère biologique qui pleure et sa tante biologique qui s’essuie l’œil avec un mouchoir, le bébé triste de la photo précédente, devenue une belle jeune fille, sourit. Heureuse, j’espère.
 
Sur une autre photo, assise entre ses deux mamans, Sam-sun et Sylvie, on voit nettement qu’elle s’est rapprochée plus près, très près, de Sylvie. 
 
Sa mère ! 

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Arnaud Dubus, journaliste à Libération
« Il est rafraîchissant de pouvoir lire un roman ayant trait à la Thaïlande, écrit avec finesse et évitant la cohorte des clichés ressassés par un certain genre pseudo-littéraire.
 Michèle Jullian connaît la Thaïlande, et surtout, aime le pays : elle l’aime sans aveuglément, avec le regard à la fois généreux et exigeant de celles et ceux qui affrontent le monde sans détours ni faux-semblants ».
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Un livre, une histoire: “Voyage en mère inconnue”

Article de Dominique-Hélène Lemaire

Avec sa féminine clairvoyance, sa générosité parentale, son amour et sa connaissance de la Thaïlande au passé comme au présent, Michèle Jullian nous invite dans un voyage initiatique loin de tout cliché, autour de l’identité. Une Femme Bleue raconte le parcours d’une jeune fille parisienne adoptée qui rêve de retrouver sa mère biologique en Thaïlande. Cette quête de la vérité passionnera non seulement les jeunes adoptés à la recherche de leurs racines ou leur famille, pour ce qui est de l’aspect témoignage, mais aussi tous ceux qui s’intéressent à l’altérité. La fraîcheur du style de notre époque est dans la bouche de l’héroïne.

« Nous naissons, pour ainsi dire, provisoirement quelque part et c’est peu à peu que nous composons – en nous – le lieu de notre origine pour y naître – après coup – et chaque jour plus définitivement. » Rainer Maria Rilke « Lettre à Franz Xaver Kappus – 23 avril 1923 »

Dans ce témoignage empreint de respect, offrant des réponses très humanistes à nos questionnements, Michèle Jullian, l’auteure, nous emmène dans un voyage affectif, spatial et temporel, à la recherche finalement de ce qui compose l’amour vrai. Le bonheur n’est-il pas un voyage, plutôt qu’une destination? Depuis son roman « Le théâtre d’ombres » qui avait pour cadre la Thaïlande, lui aussi, Michèle Jullian excelle dans l’art de mêler la vie vécue de la fiction, et c’est ici probablement la sagesse vécue qui l’emportera.

Le jour de l’anniversaire des 18 ans d’Amata, tout bascule pour la famille qui l’a adoptée depuis sa plus tendre enfance à Paris. On lui a tout donné :lycée Charlemagne, aisance matérielle, vêtements griffés, ciel familial apparemment sans nuages. Mais avec la complicité de son ami Shanti, d’origine indienne, elle s’évade de sa vie plus-que parfaite et tranquille auprès de sa famille adoptive et vole seule vers le pays de ses racines. La seule chose qui n’a pas d’ombre c’est la lumière et c’est vers la lumière que s’élance la jeune étudiante en pose sabbatique.

Perdue entre le comment et le pourquoi, la vérité, elle la trouvera au bout de son périple plein de bleus. Ce qui compte c’est le message de Michèle Jullian qui analyse très finement le besoin de vérité qui anime particulièrement une ado adoptée. Et on trouve dans ce roman une multitude de questions cruciales que tous les enfants se posent : est-ce que mes parents m’aiment ? Et est-ce que je m’aime? Puis, quelqu’un peut-il m’aimer? Quel est le sens de ma jeune vie? Des questions fichées dans l’humus de la souffrance primordiale, la question lancinante du pourquoi de l’abandon à la naissance. Amata va se faire renaître une deuxième fois. Faut-il se ressembler pour avoir un lien de filiation ou pour s’aimer? Une chance, Amata et sa grand-mère parisienne sont sur la même longueur d’ondes, même si elles n’ont pas « un air de famille ». Une chance, Amata a rencontré Shanti, lui aussi adopté et qui a grandi en France et avec qui elle correspond, secrètement, précieux intermédiaire avec la famille parisienne qui respecte le vœu de leur fille de ne pas succomber à la tentation de l’appeler. Amitié d’enfance ? Amour naissant ?

Vous découvrirez que le texte vit au rythme de la vie en Thaïlande, surtout au cœur de la province Isan. Michèle Jullian brosse au passage un tableau lucide des conditions de vie contemporaines et ancestrales de cette culture si différente de la nôtre. Préparez-vous avec Amata au Culture Shock ! Bien sûr toute personne qui a séjourné quelque temps dans ce pays se retrouvera dans les rires, les odeurs, les saveurs, et les sonorités orientales évoquées avec tant de sensibilité e de justesse. Il y savourera les paysages, la vie de village qui y est décrite, le mode de vie écartelé entre modernité intense et tradition locales. Michèle Jullian a en effet un flair d’anthropologue et son amour du pays est empreint de grande lucidité à l’évocation du contexte historique ou politique qui ne manque pas de marquer le roman d’autres teintes que le bleu. Ses pages sont émaillées de phrases en langue locale qui ne manqueront pas de faire plaisir à ceux qui ont vécu dans cette partie du monde, à la fois tant exaltée pour son image paradisiaque et tant décriée pour son tourisme parfois si peu recommandable.
Mais, tout au fil tendu du récit, le texte ne cesse de palpiter bruyamment, au rythme du désir de savoir et de retrouver celle qui vous a fait naître avant de savoir vers où on va, les yeux grand ouverts.

Dominique-Hélène Lemaire

http://seniorsmag.be/loisirs/449/un-livre-une-histoire-voyage-en-mère-inconnue

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